Site du Séminaire de Sémantique du LLL

 

Séance du 28 mai 2013 Flèche de retour

 

Variabilité du rapport forme/sens dans nos langues, analysée en synchronie et en diachronie :
entre « pardon » et « trahison »

Serguei Sakhno, Université de Paris Ouest Nanterre

 
Dans les langues, indépendamment de leur parenté, il y a des régularités lexico-sémantiques observées en diachronie et en synchronie, compte tenu de l’aptitude des langues aux parcours sémantiques multiples et du fait que la construction du sens passe par des rapports cognitifs récurrents. Il s’agit de régularités dans les façons dont telle(s) forme(s) exprime(nt) tel(s) sens et inversement, tel(s) sens est (sont) rendu(s) par telle(s) forme(s), ainsi que d’analogies constatées dans l’évolution sémantique des mots aboutissant à des modèles similaires de polysémie.
Les faits à décrire et à inventorier / systématiser sont de trois types :

Ces questions restent peu étudiées dans une optique typologique et insuffisamment formalisées. La comparaison des langues fournit une profusion de données à complexité effrayante : on est souvent entre régularité et irrégularité, dans une variabilité redoutable du rapport forme/sens.
Malgré la démotivation généralement postulée pour le lexique (postulat en partie discutable, qui doit être nuancé), on observe souvent une transparence relative du signifiant, mais qui se manifeste à divers degrés et dont l’analyse est souvent problématique.
Pour P. Jalenques (2000), dans fr. regarder, il y a re- et -gard(er) : chacun de ces morphèmes conserverait, d’un certain point de vue, son identité sémantique. La démonstration de cette idée, à laquelle nous adhérons, est certes difficile ; on peut trouver des arguments dans des faits morphologiques du français, analysables en diachronie (re-spect-er, ré-vér-er, ré-serv-er) et dans les parallèles sémio-formels avec d’autres langues (Hénault-Sakhno, Sakhno 2001).
Même dans des cas qui paraissent simples, la construction du sens ne va pas de soi : déterrer = dé- + terre(r) suppose un schéma distinct (‘retirer qqch. de terre’) de celui de déneiger, dépoussiérer (‘enlever la neige / la poussière de la surface de qqch.’), comme le montre F. Nemo (2011).
Si on constate que dans pardonner (< lat. tard. per-donare), il y a par- et donn(er), avec derrière tout un ensemble de valeurs liées à la culture judéo-chrétienne, et que angl. for-give, all. ver-geben y ressemblent (S. Robert 1997 : 28), on doit s’interroger sur le rôle exact du préfixe et sur celui de la racine, en se posant des questions comme : comment expliquer que per-dare, verbe latin morphologiquement analogue à per-donare, exprime des sens différents de ‘pardonner’ ?
 Pourquoi les verbes russes pre-dat’ ‘trahir’ et pere-dat’ ‘transmettre’, presque identiques dans leur structure à lat. per-donare ‘pardonner’, ne signifient pas ‘pardonner’ ?
Quels sont les raisons sémantiques (culturelles, etc.) qui justifient l’existence d’autres modèles d’expression du « pardon » dans nos langues ?
Un élément comme ob- en français (< préfixe lat. ob-), qui parfois se cache en synchronie (oublier, occulter, occasion, offenser, offusquer, etc.) ou qui se dégage avec divers degrés d’évidence :

ob-tempérer, ob-tenir, ob-venir,
ob-struer / obstruction, ob-liger / ob-ligation, 
ob-nubiler, ob-ombrer, ob-sécration,  ob-long,
ob-stiner / ob-stacle, ob-stétrique, ob-server (cf. con-server, ré-server, pré-server)
ob-séquieux / ob-sèques, ob-litérer, ob-turer,
ob-séder / ob-sidional, ob-jecter / ob-jectif / ob-jet
ob-ituaire, ob-vier / ob-vie, ob-scène, ob-éir / ob-édience, ob-solète,
ob-jurgation, ob-lation / ob-latif, ob-érer, ob-èse, ob-scur, ob-tus, etc.

a-t-il un statut de morphème (préfixe) en français ? A-t-il un / des sens ? Comment fonctionne-t-il compte tenu du sens de la racine (si elle est relativement identifiable en synchronie) ?
Dans ce genre de questionnement, ne s’agit-il pas d’une confusion pure et simple de l’étymologie et de la morphosémantique synchronique ?
(Questions pour l’instant en suspens)
On pourra comparer le fr. ob- au morphème préfixal ob- des langues slaves (même origine i.-eu. que lat. ob-), qui joue un rôle important dans la dérivation lexicale, mais dont le sens est souvent difficile à décrire (Sakhno 2001: 183, 2002).
Dernière question :
Quelles sont les limites des rationalisations lexico-sémantiques à base d’étymologie ?
Même si le rapprochement entre fr. connaître et naître  paraît un simple calembour pseudo-étymologique  (V. Hugo : « Dans connaître, il y a naître »), dans une longue perspective étymologique indo-européenne, fr. naître (< lat. nascor < gnascor) serait bien apparenté à connaître (< lat. co-gnosco < (g)nosco) : selon certaines hypothèses, il s’agirait à l’origine d’une connaissance sociale définie en termes de parenté familiale. Est-ce une raison suffisante pour analyser connaître comme un dérivé de naître ?

Références bibliographiques

Hénault-Sakhno Ch., Sakhno S., « Typologie des langues et sémantique diachronique : le problème des universaux ».  – LINX, N 45 (Invariants et variables dans les langues. Etudes typologiques), 2001, pp. 219-231.

Jalenques P., Contribution à l’étude du préfixe re- en français contemporain : pour une analyse compositionnelle du verbe  regarder. Thèse de doctorat, U. Paris 10, 2000.

Nemo F., « Routines interprétatives, constructions grammaticales », Estudos Linguísticos / Linguistic Studies, 5, 2010. Edições Colibri / CLUNL, Lisboa, pp.35-53.

Robert S., « Variation des représentations linguistiques : des unités à l’énoncé ». – In : Diversité des langues et représentations cognitives. P. : Ophrys, 1997, pp. 25-39.

Sakhno S., Dictionnaire russe-français d’étymologie comparée : Correspondances lexicales historiques. P. : L’Harmattan, 2001.

Sakhno S., Autour des prépositions russes ob et pro: Problème des parallèles lexico-sémantiques slavo – latins. – In : Slavica Occitania (Toulouse), 2002, N 15, pp. 157-178.

 

Pour tout renseignement (notamment, pour proposer une intervention), vous pouvez contacter
Pierre-Yves Raccah :  pyr@linguistes.fr