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Séance du 28 mai 2013 Flèche de retour

 

Le lexique entre complexes sémantiques, polymorphie et adressage lexical

François Nemo, LLL-UMR 7270, Université d'Orléans

  En matière de lexique, il n’est pas injuste de dire que la linguistique s’est posée beaucoup moins de questions qu’il ne s’en pose en réalité, et qu’elle a eu tendance, y compris au niveau théorique, à se contenter de postuler la simple existence de celui-ci, postulat à partir duquel il était possible ensuite de faire de la linguistique, autrement dit de la grammaire.

  Cette attitude, parfois défendue avec virulence à propos de la polysémie (e.g. le débat entre Fodor & Lepore et Pustejovsky en 1998), a trouvé son pendant en morphologie, pourtant directement concernée par la question de la formation/génération des mots, avec le même résultat, séparer dans la langue ce qui serait généré par des règles (ou des constructions) et ce qui ne l’est pas, dont le linguiste n’aurait pas à se soucier et qui relèverait de la seule mémoire.

  Si on laisse de côté la question de la polysémie – ou celles de la polycatégorialité ou de la polyfonctionalité –  cette attitude a conduit à la fin des années 80 la morphologie générative (Di Sciullo  & Williams, 1987) à théoriser sous le nom de listèmes les unités de base de tout lexique dont le linguiste n’aurait pas à rendre compte, associant ainsi toutes les unités lexicales complexes qui s’avèrent non prédictibles ou générables et toutes les unités lexicales non complexes dont on peut supposer qu’elles doivent être  apprises une par une. Le problème pourtant est que loin de constituer quelques exceptions – sur le statut desquelles on pourrait néanmoins s’interroger comme le faisait dès 1976 Danielle Corbin – il s’avère que les listèmes comme unités lexicales complexes non prédictibles (à partir des lexèmes ou règles existants) forment en réalité l’essentiel du lexique, peut-être 80% si l’on prend pleinement en compte la dimension sémantique de l’imprédictibilité, au point de conduire à une définition de celui-ci comme « lieu de l’irrégulier » et de ceux-ci comme des objets « qui n’ont en commun que de ne respecter aucune loi ». Moyennant quoi, une fois de plus, se trouve confiné dans ce que je propose de nommer le « morphological or lexical wastebasket », la poubelle lexicale, tout ce que les linguistes (comme les sujets parlants), n’arrivent pas à expliquer, et qui à ce titre « ne mériterait pas de l’être ».

  Une autre attitude, dont on pourrait même prétendre qu’elle est la seule qui soit scientifiquement acceptable, consiste à contester la démarche visant à exclure des données, puisqu’il s’agit de cela, tout ce qui a le malheur de contrarier une certaine conception de la nature des mécanismes linguistiques et sémantiques, en rendant ainsi non réfutables des modèles dont précisément il y aurait tous lieu de penser qu’ils sont en réalité massivement réfutés par les lexiques des langues humaines. Ce qui revient, avec Ducrot, à trouver que toute démarche visant à éliminer de l’observable linguistique (hypothèses externes) ce dont on n’arrive pas à rendre compte (hypothèses internes) révèle en réalité le coût théorique du modèle en question : ce coût théorique est, en l’occurrence, énorme en ce qui concerne la poubelle lexicale précitée.

  C’est donc le refus d’ignorer les listèmes et le fait de poser que ceux-ci, loin de devoir être négligés, sont en réalité de simples révélateurs de l’existence d’autres types de mécanismes que ceux qui ont pu être envisagés jusqu’ici, qui constituera le point de départ que je proposerai. Et ce, aussi bien d’un point de vue empirique, puisqu’il s’agira d’étudier dans le détail les listèmes en question, que théorique, puisqu’il s’agira par exemple de comprendre ce qui fait qu’un mot comme rotation en français, loin d’être en un sens quelconque de ce terme « mal-formé », ne pose en réalité aucun problème au non-linguiste et démontre seulement l’existence de type d’unités sémantiques et de type de constructions morphologiques qui ne sont pas analysable intuitivement.

  Je serai ainsi amené à montrer que, comme les icebergs, les lexiques humains ont une partie émergée intuitivement accessible et une partie immergée qui ne l’est pas, et qu’il est temps d’aller étudier la seconde en s’appuyant fondamentalement sur la distinction entre déclencheur du processus d’interprétation (instruction sémantique, signification, UPSi [2]) et résultat du processus d’interprétation (sens, UPSe [1]), mais aussi sur l’étude de la polymorphie (flexibilité du signifiant) et les contraintes d’adressage lexical.  

  Après avoir rapidement illustré par un ensemble d’exemples de listèmes les différentes causes qui conduisent au listage d’une unité lexicale (cf. Nemo, à paraître), je serai en mesure de défendre les positions suivantes :

Bibliographie

Anderson S. R. (1992). A-Morphous Morphology (Cambridge Studies in Linguistics, 62). Cambridge (Ma), Cambridge Univer­si­ty Press.

Aronoff, M. & Anshen, F. (1998). Morphology and the Lexicon. In Spencer, A. & Zwicky, A. The Handbook of Morphology. Oxford,  Blackwell. 248-271.

Benveniste, E (1954). « Problèmes sémantiques de la reconstruction », Word, X, 2-3, repris dans Problèmes de linguistique générale, 1, 1966. Paris, Gallimard, pp. 289-307.

Cadiot & Nemo (1997a), « Propriétés extrinsèques en sémantique lexicale », JFLS, 7 : 1-19.

Cadiot  & (1997b), « Pour une sémiogénèse du nom », Langue française, n° 113: 24-34.

Cadiot P & Visetti Y-M (2001), Pour une théorie des formes sémantiques. Motifs, profils, thèmes, Paris : P.U.F.

Cruse, A (2002), « Word senses as construals », Revue de Sémantique et de Pragmatique, 12. 37-52.

Di Sciullo, A-M & Williams E (1987). On the Definition of Word. Cambridge: the MIT press

Dixon, R & Aikhenvald, A (2002). Word: A Cross-linguistic Typology. Cambridge: CUP.

Ducrot, O (1987). L'interprétation comme point de départ imaginaire de la sémantique. In Dire et ne pas dire ([1972], 1991). Paris; Hermann.

Grégoire, M (2010). Exploration du signifiant lexical espagnol. Structures, mécanismes, manipulations, potentialités. Thèse Université Paris IV.

Nemo, F (2001a).Pour une approche indexicale (et non procédurale) des instructions sémantiques. Revue de Sémantique et Pragmatique. Numéro 9-10, pp. 195-218.

Nemo, F (2002a). « De la génération du sens. Remarques sur la sous-détermination ». Revue de Sémantique et Pragmatique, 12, pp 7-15.

Nemo, F (2002b). « Morpheme Semantics and the Autonomy of Morphology. The Stable Semantics of (Apparently) Unstable Constructions” in Andronis, Mary, Christopher Ball, Heidi Elston and Sylvain Neuvel eds. CLS 37: The Panels. Papers from the 37th Meeting of the Chicago Linguistic Society. Vol. 2. Chicago: Chicago Linguistic Society.

Nemo, F (2004a) « Constructions et morphèmes : réflexions sur la stabilité en sémantique », Revue de Sémantique et Pragmatique. Numéro 15-16, pp 19-35.

Nemo, F (2004b) “Morphemes and Lexemes versus Morphemes or Lexemes”, in Morphology and Linguistic Typology. Siculorum Gymnasium. G.Booij et alii (eds).Université de Catania. Vol 57. pp. 253-272.

Nemo, F (2005), “Eléments pour une typologie linguistique des rapports forme/sens”, in Cahier de linguistique analogique. n°2, A.B.E.L.L., Dijon.

Nemo, F (2010).Pour une sémantique non combinatoire en morphologie (et syntaxe) : introduction aux notions de pool et d'intégration sémantique”, in Liens linguistiques, études sur la combinatoire et les composants. Álvarez Castro et alii (éds). Volume 90. Berne : Peter lang. 117-130.

Nemo, François (2010) “Routines interprétatives, constructions grammaticales et constructions discursives”. Estudos Linguísticos/Linguistic Studies, 5, 2010. Edições Colibri/CLUNL, Lisboa, pp.35-53.

Nemo, François (à paraître). « Complexes sémantiques et adressage lexical : rendre compte des listèmes » in Le thème perceptif en sémantique (Lassègue & Visetti, eds). Paris : Editions du CNRS.

Pustejovsky, James. (1995) The Generative Lexicon. Cambridge (Ma): The MIT press.

Vogel, P & Comrie, B. (eds), 2000, Approaches to the Typology of Word Classes. Berlin-New York, Mouton de Gruyter.

[1] Unités Porteuses de Signification (cf. Nemo (à paraître))
[2] Unités Porteuses de Sens (ibid.)

 

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Pierre-Yves Raccah :  pyr@linguistes.fr