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Séance du 24 janvier 2013 Flèche de retour

 

Ébauche de classifications botanique et zoologique en samba leko :
quelques éléments ethnolinguistiques pour la sémantique (et vice versa)

Gwenaëlle Fabre (LLL-CNRS, Université d’Orléans)

S’appuyant sur des données de première main collectées entre 1998 et 2000 dans le cadre d’une description du samba leko (langue Adamawa parlée dans les monts Alantika - Cameroun et Nigeria - par 10 000 locuteur selon Fardon, 1988), il s’agira d’étudier les noms composés qui désignent les plantes et les animaux au sein d’un corpus relativement limité.
On pourrait définir l'activité de description d'une langue comme l'identification des différentes unités pertinentes dans cette langue, des modalités de leur organisation, et des valeurs sémantiques associées aux différentes organisations possibles, et ce à différents niveaux (phonologie, morphologie et syntaxe). À chacun de ces niveaux, la description met au jour des groupes et sous groupes d'unités au fonctionnement identique.
Or dès lors que l'on se situe à un niveau d'analyse où le sens des unités entre en jeu (i.e. qu'on ne se situe plus au niveau de l'organisation de sons pertinents, mais d'éléments signifiants), on peut penser qu'il existe une relation forte entre les catégories linguistiques spécifiques à une langue et la vision du monde des locuteurs de cette langue.
La relation langue/vision du monde constitue l'un des fondements de l'hypothèse dite Sapir-Whorf1, qui a ouvert la voie à des travaux dans des domaines aussi variés que la psychologie, la linguistique (sémantique, linguistique historique, typologie et recherche des universaux), l'anthropologie, ou les sciences cognitives, dont ceux cherchant à tester empiriquement l'influence des structures linguistiques sur la perception du monde des locuteurs de cette langue. Si les débats se poursuivent, notamment sur les domaines linguistiques spécifiques (couleurs, formes, structuration du lexique, expression de l'espace et du temps par exemple) et sur les opérations cognitives qui entrent en jeu dans cette relation, ils convergent pour considérer que certains faits linguistiques (dont la structuration du lexique propre à chaque langue) ont à voir avec la perception et la représentation du monde. La langue étant par ailleurs un objet partagé par la communauté de ses locuteurs, on peut considérer, et c'est le point de vue adopté ici, que le découpage du monde que révèle l'étude de la langue entretient une relation naturelle et forte avec les représentations culturelles de cette communauté... que seule une analyse ethnologique fine permet de mettre au jour.
Néanmoins, déduire les représentations culturelles à partir des seuls faits linguistiques serait abusif sur le plan épistémologique : la langue peut conserver les traces des découpages notionnels qui n'ont plus cours ensuite ; elle peut réinventer des associations au fil du temps ; elle peut emprunter des termes à d'autres langues pour différentes raisons et intégrer ces emprunts à son système selon des degrés différents ; une communauté peut changer de langue, sans pour autant perdre l'intégralité ses représentations culturelles ; elle peut adapter sa nouvelle langue à certaines de ses représentations d'origine, ou adapter celles-ci à la nouvelle langue ; face à une nouvelle réalité, elle peut décider d'emprunter ou de créer une nouvelle désignation... il existe bien des raisons pour considérer que l'équation "catégories linguistiques = catégories culturelles" ne peut être parfaite et que déduire hâtivement les unes des autres serait un raccourci conduisant immanquablement à l'erreur. Vérifier cette équation impliquerait d'en connaître finement les deux termes, ce qui n'est pas le cas pour les données présentées ici. Aussi, le propos ici n'est pas de déduire les catégories culturelles de cette communauté de locuteurs de samba leko, mais de présenter quelques-uns des regroupements que manifeste cette langue.
Partant des faits de langue, on observe en effet que certaines désignations complexes se construisent sur les mêmes zoonymes ou phytonymes simples, créant des associations qui ne peuvent être arbitraires. La brièveté (et la simplicité formelle) des noms étant généralement considérée comme un indice de l’importance culturelle de la réalité qu’ils désignent, l’identification des noms simples récurrents dans les noms complexes est l’une des phases de l’étude des désignations des espèces végétales et animales. Quant à la valeur rattachée à ces termes récurrents, qui dépend partiellement de la fonction syntaxique du terme considéré au sein du composé (construction génitive ou adjectivale), elle peut relever de l’hyperonymie dans certaines constructions et suggérer des regroupements de type espèce ou variété (ex. en français éléphant d’Afrique), tout en ayant une valeur plus métonymique ou métaphorique dans d’autres constructions (éléphant de mer en français)...
Une telle analyse de ces désignations complexes constitue un point de départ pour une étude plus pointue sur la façon dont les locuteurs eux-mêmes comprennent et justifient (ou pas) ces classements qui peuvent constituer l’ébauche de classifications botanique et zoologique. En s’engageant dans cette voie, on explore une piste pénétrant tantôt dans le domaine de la sémantique, tantôt dans celui de l’anthropologie, et enrichissant chacun de ces domaines de ce que l’on rapporte de l’autre.


1 Fortis (2010) reformule l’hypothèse Sapir-Whorf de la façon suivante : « [...] la langue organise notre vision du monde (peut-être seulement au-delà de cette couche perceptive), sélectionne des aspects de l’expérience et sert à catégoriser cette expérience ».
 

 

Pour tout renseignement (notamment, pour proposer une intervention), vous pouvez contacter
Pierre-Yves Raccah :  pyr@linguistes.fr

 

 

 

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